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Habituellement, le journalisme d’investigation n’est pas le premier atout de la presse quotidienne régionale. Cette situation est peut-être en train de changer. Les enquêtes se multiplient et plusieurs titres viennent de décider de coordonner leurs actions pour lever le voile sur les relations entre les médecins hospitaliers et les laboratoires pharmaceutiques. Un travail d’investigation qui fait la part belle au travail sur les données (data) et à l’enquête de terrain. Un travail qui fait écho à celui des différents consortiums internationaux de journalistes qui se sont montés ces dernières années à l’image d’ICIJ, le plus célèbre d’entre eux avec les « Panama papers ».

Vendredi 10 janvier 2020, quinze titres de la presse quotidienne régionale publient simultanément une enquête locale sur les liens financiers entre les laboratoires et les médecins des Centres hospitaliers universitaires. Il est question de millions d’euros, versés par les labos, de dizaines de milliers d’euros perçus par les médecins (plus de 100 000 euros parfois).

Chaque quotidien local a enquêté sur les liens dans sa région, mais les quinze journaux ont travaillé ensemble. Sans doute la première fois qu’une enquête a lieu à cette échelle. Cédric Motte, journaliste, s’occupe de développement éditorial à La Montagne. Il nous raconte comment est né le projet, et comment il a abouti.

Bien avant, Cédric Motte avait monté la « communauté des journalistes qui tâtent un peu des outils modernes » sur Google +, le réseau social aujourd’hui disparu. Arrivé à La Montagne en septembre 2016, il lance rapidement le collectif data+local pour rassembler les datajournalistes de la PQR.

Comment cela a-t-il commencé ?

Cédric Motte : Il y avait un ou deux profil(s) data dans chaque rédaction de PQR. Chacun récupérait et nettoyait les données de son côté, alors que ce travail pouvait être mutualisé. Et chacun avait des difficultés d’accès aux données : isolé on a moins de poids qu’ensemble.

On a organisé, avec Paul-Alexis Bernard, un premier journocamp en octobre 2017, avec des datajournalistes venus de partout en France et en Belgique. On était environ 25, et on a travaillé deux jours, autour de trois axes. Premièrement les outils, avec des ateliers. Deuxièmement les sujets qui pouvaient être traités. Et là, j’ai un regret, on avait imaginé un travail sur les féminicides, avec notamment un compteur à placer sur nos sites, mais ça n’a pas abouti. Et, troisièmement, nous avons commencé à travailler sur le lobbying afin de faciliter l’accès à des données.

Nous avons par la suite travaillé avec le ministère des Armées pour constituer une base de données des morts durant la Première Guerre mondiale, ou encore avec data.gouv.fr pour le formatage de la base des finances des communes. Le Parisien s’occupe de cette discussion.

Nous avons organisé un deuxième événement en juin 2018 à Paris, puis un troisième en octobre 2018 à Brest, lors duquel nous avons commencé à travailler sur les élections européennes et municipales. Tout n’a pas abouti, mais nous avons déjà sorti des sujets. L’été dernier sur le niveau des nappes phréatiques, ou encore sur le montant des forfaits post-stationnement dans les communes, en faisant des comparaisons à travers la France, grâce à une base que nous avons nous-mêmes constituée en commun. Le ministère des Transports ne recensait pas ces tarifs. On leur a donné accès à notre petite base de données.

Mais l’enquête #transparenceCHU semble avoir eu plus d’écho…

Cédric Motte : C’est un profil de sujet différent, une enquête, qui nécessite de faire la place au contradictoire. Il était hors de question de récupérer les informations et de communiquer ce que chaque médecin avait pu toucher des labos. Une base existe, et le procès du Mediator aura lieu en 2020.

La base de données a été mise en ligne sur le site transparence.sante.gouv.fr. Elle est issue de la loi Bertrand qui, en 2011, voulait de « garantir l’indépendance et l’impartialité des décisions en matière de santé » après le scandale du Mediator. Elle répertorie l’argent versé par les laboratoires aux médecins, et les avantages en nature. Mais cette base n’est pas très lisible, il y a des incohérences. C’est Frédéric Sallet, journaliste de Sud-Ouest qui a repéré tout ça. Il nous a proposé le sujet.

C’est un travail unique par ampleur. Nous avons travaillé avec deux autres bases pour nettoyer les données, nous repérer. Le ministère sait que la base ne permet pas une transparence correcte, mais il ne fait rien. Nous avons utilisé la base Euros for docs qui simplifie l’accès à la base Transparence Santé, d’une part, et d’autre part le site Annuaire Santé qui permet d’identifier chaque médecin à l’aide d’un numéro spécifique : le RPPS.

L’idée n’était pas de montrer que les labos ou les médecins sont horribles. Sans élément de contexte, savoir qu’un laboratoire a financé le voyage d’un médecin à Las Vegas pour 30 000 €, cela ne veut rien dire. Nous avons commencé à travailler en étant tous d’accord sur la méthodologie. Nous avons voulu une utilisation journalistique de la base de données, en sollicitant chaque médecin, chaque labo pour avoir un point de vue contradictoire sur les liens. A Clermont-Ferrand, un médecin à démissionné de ses fonctions au CHU suite à nos questions.

Comment avez-vous travaillé concrètement ?

Cédric Motte : Nous avons une méthodologie partagée, des canaux d’échange sur Slack, des documents partagés en ligne. La PQR a l’habitude de collaborer, mais c’est avec le marketing, ou pour la publicité. Cela n’avait jamais été aussi loin sur un sujet d’enquête.

On a même préparé ensemble des questions à la ministre de la Santé. Et nous avons coordonné la publication des dossiers. A titre personnel, c’est un moment particulier pour moi : c’est ma motivation depuis longtemps de faire bouger les choses.

Sur le site web de votre collectif, on voit que l’initiative data + local bénéficie d’un financement de Google. De quel nature ?

Cédric Motte : Le projet est soutenu par Google news initiative. Cela n’a aucun lien avec le contenu de ce que nous produisons. Google finance nos rencontres tous les six mois : transport, hébergement restauration. C’est uniquement de la logistique.