Les 14 membres de Kunafoni sont journalistes, rappeurs ou comédiens.

Au Mali, une équipe de journalistes, de rappeurs et d’humoristes invente un nouveau média à destination des jeunes. Dans l’un des pays les plus pauvres de la planète en prise avec la violence djihadiste, Kunafoni veut reconnecter les jeunes avec l’info et les enjeux de citoyenneté. A la demande de l’ONG néerlandaise Free Press Unlimited, Samsa.fr s’est rendu au Mali pour accompagner le développement de ce jeune média.

Dans la chaleur étouffante de Bamako en plein mois de Ramadan, quatorze jeunes Maliens sont en train de travailler à développer leur média. Leur média s’appelle Kunafoni, ce qui signifie « information » en bambara, l’une des langues officielles du Mali et la plus parlée dans le pays.

Chaque membre de l’équipe traverse la ville pour venir participer à la formation mise en place par l’ONG néerlandaise Free Press Unlimited et assurée par Samsa.fr. Les minibus semblent flotter dans la poussière de latérite qui s’élève des rues de la capitale du Mali. Ils croisent les véhicules de la mission de l’ONU (Minisma) qui se frayent un chemin au milieu d’une nuée de petites motos qu’on baptise ici les « djakarta » même si elles débarquent de conteneurs en provenance de Chine.

La ville de Bamako s’étend chaque jour un peu plus augmentant d’autant les embouteillages.

Peu de traces, en revanche, de la présence de l’armée française. Elle est déployée à des centaines de kilomètres plus au nord dans le cadre de l’opération Barkhane. Ici, loin de Gao, Tombouctou et Kidal, ce sont moins les attaques à la roquette que l’on redoute que les attentats comme la prise d’otage de l’hôtel Radisson Blue qui a fait 22 morts en novembre 2015 ou l’attaque du camp de Kangaba qui a fait 2 morts le 18 juin 2017 dans la périphérie de Bamako.

Les sites fréquentés par les Européens (et les étrangers en général) sont placés sous haute surveillance. Comme dans toutes les villes frappées récemment par des attentats, la vie a repris mais quelque chose a imperceptiblement changé. Une forme de légèreté s’est envolée, mais l’envie de ne pas se laisser gagner par la peur et la résignation ont, semble-t-il, pris le dessus.

C’est dans ce pays, l’un des plus pauvres du monde, que Kunafoni a vu le jour. Sur Kunafoni, l’information existe d’abord en vidéo, sous la forme d’un journal télévisé en rap, d’un débat de société en rap ou d’informations traitées de manière humoristique  par des comédiens.

Togola Hawa Séméga (à gauche) est la fondatrice de Kunafoni.

Ce mélange d’artistes, de journalistes et -parfois- d’organisations de la société civile, c’est Hawa Semega Togola qui l’a voulu. Fondatrice de Kunafoni, cette journaliste issue de la presse traditionnelle a voulu créer un média qui puisse véritablement toucher les jeunes dans un pays où les moins de 15 ans représentent la moitié de la population.

Il faut dire que l’enjeu est colossal dans un pays comme le Mali. Toujours « bien » placé dans la liste des pays les plus pauvres du monde; le pays des Dogons, de la charte du Mandé et des manuscrits de Tombouctou a quitté la liste des destinations pour Européens en quête d’exotisme et d’art premier pour rejoindre la zone grise des pays sahéliens pris en otage par des milices djihadistes et des trafiquants en tout genre sur fond de maldéveloppement et de corruption.

Formation au tournage et au montage vidéo sur smartphone.

 

Au sortir d’écoles mal équipées aux effectifs surchargés, le taux d’alphabétisation des jeunes Maliens (15-24 ans) atteint péniblement 56%. Voilà pour les garçons. Quand aux filles du même âge, l’UNICEF évalue a 38 % la part de celles qui savent lire. Face à cette situation, la fondatrice de Kunafoni est convaincue qu’il faut en passer par la vidéo ou par l’audio et qu’il faut que l’information circule en français ET en bambara.

Depuis 2015, c’est le défi que relève Kunafoni. Inspiré d’un bulletin météo en rap découvert par Hawa Séméga Togola à la télé américaine lors d’un voyage aux Etats-Unis, le principe de Kunafoni rejoint celui du JT rappé créé au Sénégal par Xuman et Keyti (voir l’article que nous leur avons consacré). Il s’agit de trouver une forme différente du journal télévisé traditionnel et un ton nouveau sans rien lacher sur les principes journalistiques.

Kunafoni est soutenu par l’ONG néerlandaise Free Press Unlimited qui a demandé à Samsa.fr d’accompagner le développement de ce jeune média en renforçant le savoir-faire journalistique de l’équipe et en travaillant à de nouveaux formats éditoriaux qui devraient voir le jour dans les prochaines semaines.

Montage vidéo avec l’application Kinemaster.

Venir à Bamako former une équipe de jeunes, c’est se souvenir de ma première visite dans la ville alors que la plupart d’entre eux étaient encore de très jeunes enfants. Depuis ma première visite, il y a plus de 20 ans, la ville a doublé de superficie et ses habitants sont deux fois plus nombreux, le téléphone mobile est devenu omniprésent comme le sont les motos chinoises.

En dehors de ces changements visibles, rien ne semble avoir changé où presque. Le fleuve Niger traverse toujours la ville et semble prendre son élan avant de se lancer à l’assaut du Sahel désertique en direction de Tombouctou et Gao. Les routes goudronnées toujours aussi rares et les pistes en latérite toujours aussi nombreuses dans la capitale. Les grins rassemblent toujours les hommes (principalement) pour refaire le monde, la politique, le sport ou parler des femmes.

Si les changements apparents sont finalement peu nombreux, c’est le signe que le processus de développement est en panne générant frustrations et difficultés à se projeter dans l’avenir. C’est dans ce contexte que Kunafoni entend faire entendre sa voix. Une voix humaniste en phase avec les préoccupations de la jeune génération.

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Fondateur de Samsa.fr, Philippe Couve est journaliste, consultant spécialiste des stratégies éditoriales pluri-média, formateur et expérimentateur sur le web depuis 1997. Philippe Couve accompagne les organisations dans leur mutation numérique. Il intervient en France, en Europe et en Afrique.

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