Recent posts

Ben Hammersley: journaliste multimédia total

Dans le cadre de l’Atelier des médias, je viens de réaliser une interview de Ben Hammersley que je reposte ici en version intégrale. Ben Hammersley est sans doute celui qui a tenté l’expéreince la plus totale et radicale en matière de journalisme multimédia. C’était l’été dernier en Turquie. Je l’avais signalé à l’occasion.

Il revient sur cette expérience dans l’interview et il en tire les enseignements. Il n’est pas question pour lui d’ériger un quelconque dogme mais de livrer les fruits de son expérience. Il pense que le multimédia est possible (deux médias au maximum), mais dans certaines conditions seulement.

Ben Hammersley, pour finir de le présenter, est à la fois un grand reporter qui travaille sur des terrains difficiles (Afghanistan, Iran, Birmanie) mais aussi l’un des hommes qui ont popularisé le RSS (il a écrit le premier bouquin sur le sujet). Il a également monté la plateforme de blogs du Guardian. Dernier détail: Ben a 31 ans.

Bonjour, Ben Hammersley
Bonjour

Est-ce que vous pouvez vous présenter?
Je m’appelle Ben Hammersley. Je suis un journaliste multimédia. Je travaille principalement pour la BBC.

Pouvez-vous nous dire en quoi consiste votre travail sur terrain et, par exemple, l’été dernier en Turquie?
Je me suis rendu en Turquie pendant deux semaines. J’ai silloné le pays juste avant les élections générales. C’était un gros sujet parce que la situation politique en Turquie est très importante pour l’Europe mais aussi pour le Proche-Orient. Et c’était assez compliqué en raison de la bataille entre l’islam et les valeurs occidentales à l’intérieur de la Turquie. C’est pour cela que cela nous intéressait beacoup de couvrir cette situation.

Je l’ai couvert pour la télévision (BBC World, la chaîne internationale de la BBC), pour la radio (BBC World Service ), pour le site web. En plus de tout cela, nous avons également réalisé des vidéos sur les coulisses du reportage que nous avons mises sur YouTube ; nous avons fait des photos que nous avons mises sur le site de partage Flickr; j’ai utilisé un site qui s’appelle del.icio.us pour partager le fruit de mes recherches et tout ce que j’avais lu sur le pays; j’ai utilisé Twitter (une sorte de micro-blog) pour raconter heure par heure l’avancement du reportage pendant deux semaines.

Nous avons utilisé tout cela pour faire le reportage mais aussi pour montrer comment le journaliste travaille. C’est à dire comment un journaliste international qui travaille pour la BBC arrive dans un endroit, comment il fait pour travailler sur son reportage, comment il entre en contact avec les gens, tout ce qui passe dans les coulisses d’un reportage. Je pense que c’est très intéressant pour les gens de voir comment les choses se font. Quand vous regardez un DVD, l’une des parties les plus appréciées, c’est le making of dans les coulisses du film. Et on voulait faire la même chose pour notre reportage en Turquie.

Qu’est-ce qui est en jeu dans ces coulisses du reportage, c’est une question de confiance entre le journaliste et son audience?
C’est un peu ça… une question de confiance. Les gens voient comment nous travaillons. Mais c’est aussi intéressant et amusant. Je pense qu’il a beaucoup de gens maintenant qui sont intéressés par le process, par la la manière dont les informations sont produites. Ce n’est pas seulement parce qu’ils veulent être sûrs que nous ne sommes pas de parti pris ou bien intoxiqués par le gouvernement, mais simplement parce que c’est intéressant. Les gens aiment voir ces choses-là.

Habituellement quand vous voyez un journaliste de télévision, nous avons l’air très à l’aise, très sûrs de nous sur l’écran. Nous avons l’air très professionnels quand nous faisons nos reportages pour la BBC ou pour n’importe quelle autre chaîne. Mais nous travaillons vraiment dur et nous transpirons, nous nous salissons, nous sentons mauvais, nous ne dormons pas beaucoup, nous courrons dans tous les sens en transportant des centaines de sacs et nous nous trouvons dans des régions du monde qui sont dangereuses. Et je crois que les gens aiment voir ce qui se passe derrière la caméra parce que ça aide à comprendre l’information. Si vous regardez la télévision américaine et spécialement CNN, quand ils font des reportages depuis des zones de guerre, tous leurs reporters ont des chemises blanches. Ils ont l’air très propres, comme s’ils venaient de sortir du Ritz. Mais ils ne sont pas vraiment comme ça.

Nous, on voulait montrer tous les problèmes qu’on rencontre. On voulait montrer ce qui se passe quand les choses tournent mal. On voulait montrer à quel point on était fatigués, à quel point on était sales. Montrer combien c’est difficile. Nous pensons que c’est important que les gens voient tous les aspects du reportage.

L’une des vidéos que nous avons réalisées parle de ce bagage que nous avons oublié à l’hotel alors que nous avions pris l’avion pour une autre ville. Et nous ne pouvions pas travailler sans le matériel qui se trouvait dans cette valise. C’était une grosse erreur et nous étions dans une situation difficile à cause de ça. Et nous avons montré comment ça s’est passé et tous les problèmes que cela a engendré. Et cela a créé beaucoup de confiance entre les gens qui ont regardé et nous, les journalistes. Les gens savent que s’il arrive quelque chose, un problème, nous allons le raconter qu’il s’agisse de ce qui se passe dans le pays ou bien de ce qui nous arrive à nous. C’est très important. C’est une relation de confiance entre le journaliste et le public.

Mais est-ce que c’est possible de faire tout cela en même temps? La photo, la vidéo, le blog, twitter, le reportage et les coulisses du reportage. Est-ce que c’est possible de travailler correctement en faissant tout ça?
Non (sourire)… Non. Pour être honnête, c’est la rasion pour laquelle nous l’avons fait. Nous voulions savoir si c’était possible de le faire. J’ai travaillé comme journaliste multimédia dans beaucoup de pays. Je suis allé en Afghanistan (3 fois), en Iran, en Birmanie où j’ai travaillé en produisant soit des textes et des photos, soit des reportages radio et des photos, soit des textes et de la radio. J’ai fait deux choses à la fois. Et deux médias en même temps, c’est possible. C’est dur, mais on peut le faire. Vous pouvez faire des photos et des textes, ou bien vous pouvez faire des photos et de la radio. Maintenant, quand vous voulez faire trois choses à la fois, et il y a des gens qui essaient de dire que c’est possible, il y a des gens qui disent « on envoie un journaliste avec une caméra légère, un équipement pour la radio et un ordinateur portable et il pourra tout faire« . Et nous voulions voir si c’était possible. Ca ne l’est pas. C’est trop de travail. Ce n’est pas que les gens ne soient pas capables de le faire. Il y a beaucoup de journalistes parfaitement compétents pour le faire. Mais vous n’avez pas le temps de la faire. Vous n’avez pas l’énergie pour le faire, en tout cas pas plus d’un jour ou deux. Pour un long reportage -dans notre cas c’était deux semaines-, ce serait impossible.

C’était important de le montrer parce que le débat dans les médias aujourd’hui est jusqu’à quel point peut-on être multimédia? En fait, tout ça revient finalement à se poser deux questions:Quel est le sujet? Quelle est la deadline? Si vous couvrez un sujet d’actualité brulante, il faut vraiment choisir un média ou deux. Par exemple, texte et radio; ou bien photo et texte. Si vous essayez de faire une troisième ou une quatrième chose, vous n’en aurez pas le temps. C’est très important de le montrer maintenant, parce que si vous envoyez des gens dans des endroits plus dangereux que la Turquie, alors ce sera dangereux pour eux de passer autant de temps à faire ces choses-là. Maintenant, si vous n’avez pas de deadline, si c’est un documentaire, alors vous pouvez tout faire. Si vous avez un mois pour le faire, vous pouvez. Mais si vous intervenez régulièrement en direct, c’est un très beau rêve, mais ça ne marche pas dans la réalité.

Quel a été le regard de vos collègue?
(rire) dans quel sens?

Dans le sens où vous avez essayé d’intervenir sur tous les médias en même temps?
Certains d’entre eux ont dit que nous étions fous. Certains ont dit que si nous y parvenions, nous n’aurions plus d’amis parce que ça voudrait dire que tout le monde devrait le faire. Les gens sont très nerveux sur cette question parce qu’il y a beaucoup de compétences à acquérir. Beaucoup de journalistes sont assez… je ne dirai pas vieux… mais beaucoup de journalistes sont concentrés sur le journalisme. Si ce sont des journalistes radio, ils sont concentrés sur le journalisme. Quand vous avez appris à faire de la radio, le reste de votre travail c’est de faire du reportage. Et là, ce qu’on demande à ces gens c’est d’acquérir beaucoup de nouvelles compétences. Et c’est très difficile, si vous êtes un journaliste expérimenté dont le premier travail est de faire du reportage [tell the story]. Ca va si vous êtes étudiant ou si vous essayez cela comme une expérience parce que vous n’avez pas à vous concentrer sur la manière de faire le reportage [tell the story]; vous pouvez vous concentrer sur l’utilisation des machines et la technologie. Quand vous êtes envoyé spécial ou spécialiste des questions politiques, vous avez vos deadlines, vous devez produire votre reportage et vous ne pouvez pas vous poser la question de savoir si vous avez correctement envoyé vos photos sur Flickr ou si vous utilisez Twitter correctement. Et vous ne pouvez pas vous demander si vous avez répondu aux commentaires du public sur les blogs. Ce n’est pas assez important. dans le laps de temps dont vous disposez.

Quand vous parlez à des journalistes expérimentés ou à des gens qui couvrent de gros événements d’actualité, c’est quelque chose qu’ils pourraient aimer faire mais ils n’en ont vraiment pas le temps. C’est ce que j’ai découvert en Turquie, mais également en Afghanistan. Tous les médias pour lesquels nous travaillons, qu’il s’agisse de journaux, de radios, de télévisions, ils ont leur priorité, la chose qui est la plus importante pour eux. Si vous vous trouvez quelque part et que cela commence à devenir difficile ou dangereux, ou si vous commencez à être fatigué ou à avoir faim, ou quoi que ce soit, alors vous arrêtez de faire les choses les moins importantes. Vous arrêtez d’envoyer vos photos sur Flickr, vous arrêtez de mettre à jour Twitter, vous cessez de bloguer et vous vous concentrez sur la chose la plus importante. C’est assez naturel.

Pour les journalistes les plus expérimentés, chaque journée est comme ça. Chaque jour est un jour important et vous ne pouvez pas jouer avec Twitter ou votre blog. L’autre raison c’est que l’audience n’est pas assez importante. sur Twitter pour que ça vaille la peine.

En utilisant les réseaux sociaux comme Twitter, est-ce que cela vous a permis d’obtenir de nouvelles choses dans le travail de reportage?
Nous avons eu un peu de retour. Beaucoup de Turcs qui ont suivi mon reportage et qui m’ont fait des suggestions. J’avais déjà eu cela au cours d’autres reportages, des gens qui disent par courrier électronique: est-ce que vous avez vu ça? allez donc à cet endroit ou allez rencontrer cette personne. Mais mon expérience est que cela ne marche vraiment que sur des sujets spécialisés ou sur des très petits sujets. Si vous parlez de la situation politique dans une ville particulière en France, alors vous pouvez avoir des gens dans cette ville qui savent des choses précises et qui vous donnent des informations. Si vous faites un reportage sur un sujet plus général, comme le président français par exemple, alors les choses que vous obtenez via les réseaux sociaux ne sont pas utiles du tout. En fait, au delà d’une certaine ampleur, la qualité des informations que vous obtenez devient mauvaise parce que les réponses des gens ne sont pas directement liées au sujet. Ca fonctionne très bien au niveau local.

Ce que vous dites, c’est que nous les journalistes, nous devons apprendre à utiliser correctement ces réseaux?
Oui. Mais vous devez aussi apprendre pour quels sujets ça marche et pour lesquels ils ne sont pas adaptés et ne pas penser que ces réseaux ou ces techniques fonctionnent pour tous les sujets. Sans doute, la plus importante leçon que j’ai apprise en 5 ans à faire ce genre de chose c’est que, dans certains cas, ça ne marche pas et qu’il ne faut pas perdre de temps ou d’énergie avec ça. En revanche, il a des sujets pour lesquels c’est parfait. Et vous devez apprendre à distinguer les sujets de ce point de vue.

Pour les sujets nationaux, pour les gros sujets d’actualité politique, ça ne marche pas très bien. Pour les sujets liés à l’actualité au Proche-Orient, c’est un désastre. Un désastre absolu. Parler du conflit israélo-palestinien sur les réseaux sociaux, c’est simplement créer des problèmes. Mais pour les sujets locaux, disons la bataille entre les supermarchés et les petits commerçants dans les petites villes ou bien la corruption d’un maire, en tout cas pour les sujets qui concernent une ville ou une agglomération, ça peut marcher très bien. Dans ce cas on peut obtenir une coopération fantastique entre le public et le journaliste. Mais plus le sujet a de l’ampleur, moins les réseaux sociaux sont utiles. C’est l’expérience que j’en ai.

Pensez-vous que la manière dont vous pratiquez le journalisme préfigure l’avenir du métier?
Je l’espère, sinon je suis dans le pétrin. Je dirais oui parce que je pense qu’il y a une génération de journalistes maintenant, les jeunes journalistes, pour qui c’est la manière de travailler évidente. Ce n’est pas le journalisme qui change, ce sont les journalistes et le journalisme changera avec eux. Aujourd’hui tous ceux qui commencent à faire du journalisme ont un blog. Si vous avez moins de 25 ans et que vous étudiez le journalisme, vous allez avoir un blog, vous allez être sur Facebook, vous êtes probablement sur Twitter, vous avez un téléphone dans votre poche donc vous avez toujours un appareil-photo avec vous, vous avez probablement un logiciel de montage vidéo sur votre ordinateur. Toutes ces choses, les étudiants en journalisme ont grandi avec.

Oui, je pense que le journalisme va changer. Mais il ne va pas changer à cause des patrons. Vous savez ces vieux types qui disent: « voilà ce que nous avons décidé à partir de maintenant que nous allions être multimédia« . Ce qui va se passer, c’est que tous ces jeunes, quand ils vont commencer à travailler, ils vont s’attendre à travailler multimédia parce que c’est ce qu’ils ont fait depuis l’age de 13 ans. Vous savez toute personne qui tient un blog et qui prend des photos pour son blog avec son téléphone portable est un journaliste multimédia. Ils ont 14 ans en ce moment, ceux qui font ça, mais dans 10 ans tout le monde sera un journaliste multimédia parce que c’est que font les enfants.

Si je vous suis, le journalisme n’est qu’une question de publication.
C’est assez difficile à expliquer… Je dirais que le journalisme est une question de publication en respectant des normes. C’est une publication avec une garantie de respect des normes et une garantie d’exactitude, de vérité et d’intégrité. C’est très difficile de le décrire mais j’aime la citation anglaise qui concerne la pornographie: « I can’t define it, but I know it when I see it » (Je ne peux pas la définir, mais je la reconnais quand je la vois). Je pense que c’est la même chose pour le journalisme. C’est très difficile de définir ce qu’est le journalisme mais vous le reconnaissez quand vous le voyez. Ce qui est journalistique et ce qui ne l’est pas est assez évident. Donc ce n’est pas seulement une question de publication, sinon chaque blog dans le monde ferait du journalisme et ce n’est pas vrai; mais tous les blogs du monde pourraient faire du journalisme s’ils le voulaient.

Merci Ben, quel sera votre prochain reportage?
Je pense partir au Soudan Mais avant cela, je suis en train de réaliser un documentaire radio à Londres pour la BBC à propos de Facebook et des réseaux sociaux. J’ai besoin de me reposer un peu.

La BBC lance une web-émission participative

[Avertissement: post spécial auto-satisfaction]

La BBC vient de lancer ce que j’appelle une « web-émission participative ». L’émission de radio sera diffusée sur Radio 4 et elle s’appelle iPM.

La présentation du projet (qui se définit comme « expérimental ») n’est pas sans rappeler l’Atelier RFI que j’avais initié au printemps dernier. Comme quoi, les bonnes idées…

Une différence majeure quand même. L’équipe d’iPM compte 7 personnes. La mienne: deux ;-(

Encore un effort et la BBC proposera d’organiser une véritable communauté autour de l’émission comme je tente de le faire autour de l’Atelier des médias ;-)

Ma web-émission participative sur les médias en version beta

rfi_atelier_medias_petit.gifL’atelier des médias voit le jour en version beta sur invitation. Ce sera une web-émission participative et communautaire consacrée aux (r)évolutions en cours dans le monde des médias. Les médias sont entendus ici au sens large (et non au sens de médias classiques) comme les moyens disponibles pour générer et diffuser de l’information.

L’idée est d’essayer de rassembler une communauté intéressée par ces questions, d’y faire vivre les débats, interrogations, d’y partager les informations pour restituer le tout dans une émission de radio hebdomadaire à destination du grand public.

Gros défis et petits moyens… Pour les curieux, c’est là que ça se passe.

Quelques leçons pour le co-journalisme

Le 1er Networked Journalism Summit vient de se tenir à New York. On pourrait littéralement traduire cela par le 1er sommet du journalisme en réseau mais je pense qu’il est peut-être plus approprié de parler de co-journalisme. On y a parlé de tous les moyens de faire du journalisme avec. Avec les internautes essentiellement. Co-journalsime parce que le préfixe « co » signifie « avec » et qu’il évoque collaboratif, coopératif, collectif et j’en passe. Mais aussi parce que c’est moins techno que « en réseau », moins ésotérique que « pro am » (entendu prononcé « prom » sur France Culture, je sais je ne suis pas charitable), moins flou que « collaboratif », enfin moi je trouve.

L’organisateur de l’événement, Jeff Jarvis tire les premiers enseignements de cette journée d’échange. Je vais essayer d’en résumer l’essentiel:

  • Les expériences de co-journalisme se multiplient à vitesse grand V aux Etats-Unis (voir une sélection des différentes expériences en bas de cette page)
  • Il n’existe pas de business model. Personne n’a trouvé le moyen de gagner de ne pas perdre d’argent en pratiquant le co-journalisme. Quelques infos encourageantes cependant. Le Washington Post parviendrait à vendre l’audience de ces réseaux de blogs pour « un CPM à deux chiffres« . En clair, le coût pour mille (CPM [définition]) des pubs serait supérieur à 10 dollars et proche de celui pratiqué pour l’édition en ligne de ce média.
  • Les amateurs qui prennent part à un travail journalistique ont besoin d’être motivés. Cette motivation peut-être financière, mais on retombe sur le point précédent, ou d’une autre nature: la satisfaction personnelle de se voir cité (dans un journal-papier notamment, ce qui semble être jugé particulièrement gratifiant par nombre d’internautes), celle de voir sa photo apparaître
  • La question de la propriété de l’oeuvre collective n’est pas évidente. Si les journalistes fournissent la plateforme et organisent le travail, le résultat final est bien le résultat d’un effort collectif. Pour Jeff Jarvis, pas de doute, c’est la collectivité qui le possède, mais ça risque d’être difficile à traduire en termes juridiques dans la mesure où cette collectivité n’existe pas juridiquement. Il a été signalé que dans différents cas (et notamment lors du rachat récent de Newsvine par MSNBC), la communauté avait eu la facheuse impression d’être vendue.
  • Le co-journalisme engendre des coûts (coordination, négociation, formation, mise en forme). Sans compter les coûts générés par le nécessaire « nettoyage » des commentaires quand ils n’apportent rien à la « conversation » voire quand ils sont passibles de la loi. Au passage, on apprend que la BBC travaille sur un concept qui consisterait à permettre de suivre une « conversation » que les messages soient publiés sur son site ou sur d’autres comme YouTube ou Flickr, par exemple avec un tag indiquant que la BBC peut les reprendre.
    Je note que c’est un peu dans le même ordre d’idées que le service proposé par les Suisses de coComment qui proposent à l’internaute de suivre toutes les « conversations » auxquelles il participe sans avoir à se rendre sur les différents sites sur lesquels il a posté des commentaires.
  • Si les journalistes deviennent membres de la collectivité avec laquelle ils pratiquent le co-journalisme, leur position change. Il est question d’échange de savoir (ou savoir-faire) entre le journaliste et la collectivité et non plus d’échange d’information seulement. Et l’une des compétences du journaliste est de savoir organiser cette collectivité.

Quelques expériences de co-journalisme aux Etats-Unis

Les réseaux sociaux au service des journalistes (ou le contraire?)

La BBC (une fois encore) lance une expérience intéressante pour voir ce que les réseaux sociaux peuvent apporter au journalisme.

Trouvée sur Bivings report, l’info est intéressante à plus d’un titre. Un journaliste, le reporter Ben Hammersley, part couvrir la campagne électorale en vue des élections du mois de juillet en Turquie. Avec son équipe, il va alimenter BBC World (TV internationale), BBC World Service (radio internationale), BBC News 24 (TV tout info) and BBC News (web).

Parallèlement, il va également travailler sur son blog, sur Facebook, sur Twitter, sur YouTube, sur Flickr, et sur del.icio.us. L’une des idées que le journaliste met en avant est la suivante:

La majorité du contenu que nous allons produire en ligne sera hébergé sur des sites exterieurs [à la BBC]. Nous utilisons des services qui sont déjà très connus. En utilisant des outils externes nous sommes en mesure de faire des choses très intéressantes rapidement sans avoir besoin de longs temps de développement. Il s’agit de prendre part au web et non d’être une partie du web.

Ben Hammersley (qui n’est pas tout à fait un nouveau venu, ni sur le web, ni en matière de grand reportage) entend notamment montrer sur le web les coulisses de son travail sur le terrain.

Vue par Richard Sambrook, direteur de BBC Global News, l’expérience présente un autre intérêt:

Il s’agit de voir comment une série de reportages internationaux peuvent se diffuser via les réseaux sociaux et, nous l’espérons, atteindre de nouvelles audiences. Nous parlons beaucoup de la convergence mais nous voulons explorer ce que cela peut réellement vouloir dire dans le domaine du reportage international.

On peut légitimement se demander si le reporter dispose d’un outil particulier qui lui permet d’allonger la durée de ses journées tellement la charge de travail semble insurmontable. Mais on ne peut pas exclure qu’il parvienne à relever le défi qu’il s’est lancé.

Une chose est sûre en tout cas, l’exercice s’inscrit pleinement dans les objectifs décoiffants que la BBC envisage de se donner officiellement (version officieuse ici). Il s’agit de 15 principes pour le web (que je ne résiste pas au plaisir d’énumérer):

  1. Elaborer des productions web qui répondent aux attentes du public (anticiper les besoins en gestation et y répondre avec des productions qui fixent de nouvelles normes)
  2. Les très bons sites font une chose vraiment, vraiment bien (faire moins mais parfaitement)
  3. Ne pas tenter de tout faire soi-même (établir des liens vers des sites de grande qualité, utiliser les contenus d’autrui et des outils externes pour votre site)
  4. Aller de l’avant, vite (tenter de petites choses, multiplier les itérations, soutenir les réussites, laisser tomber les échecs, vite)
  5. Considérer le web comme un canevas créatif (ne pas restreindre sa créativité à son propre site)
  6. Le web est une conversation, y participer (adopter un ton détendu de conversation et reconnaître ses erreurs)
  7. Un site web se juge à se plus mauvaise page (adopter les meilleures pratiques éditoriales et les meilleurs process)
  8. S’assurer que tout le contenu dispose d’une adresse permanente vers laquelle des liens peuvent s’établir
  9. Se souvenir que Mamie n’utilisera jamais Second Life (elle viendra peut-être sur le web bientôt mais avecd es besoins différents des technophiles de la première heure)
  10. Maximiser les accès au contenu (développer autant d’agrégations de contenu que possible et optimiser le classement Google rank du site)
  11. Le design et la navigation ne doivent pas être les mêmes pour tous (les utilisateurs doivent savoir qu’ils sont sur l’un de vos sites même s’ils ne se ressemblent pas. Plus important encore, ils doivent savoir qu’ils ne se perdront pas)
  12. L’accessibilité n’est pas une option (les sites conçu en tenant compte, dès l’origine, des questions d’accessibilité fonctionnent mieux pour tous les utilisateurs)
  13. Laisser les gens copier votre contenu et le coller sur les murs de leurs maisons virtuelles (encourager les utilisateurs à emporter des éléments de votre contenu avec des liens qui ramènent vers votre site)
  14. Etablir des liens vers les discussions, ne pas chercher à les héberger (n’héberger que les discussions qui sont pertinentes sur son site)
  15. La personnalisation doit être discrète, élégante et transparente

Sagesse des foules de journalistes?

Dans son excellent blog, Jean Véronis, creuse le sillon de l’étude lexicale appliquée à l’actualité. En comptabilisant, durant la semaine précédant le premier tour, les citations des noms des candidats dans les fils RSS de plusieurs journaux (Les Échos, Le Figaro, L’Humanité, Libération, Le Monde, Le Parisien ainsi que le site web Marianne 2007), il en arrive à la conclusion suivante: le nombre de citations du nom des candidats dans ces médias est très proche du résultat du premier tour de l’élection présidentielle (voir le détail en pdf). Et plus proche en tout cas que les derniers sondages publiés par les différents instituts.

La convergence observée entre la place des candidats dans la presse la semaine précédant la fin officielle de la campagne et les résultats du scrutin est si forte qu’elle ne peut s’expliquer par le hasard.

Difficile d’en tirer des conclusions définitives, mais Jean Véronis lance une hypothèse.

L’hypothèse la plus plausible est sans doute celle d’une intuition collective très fine de la part des journalistes politiques, qui sont des observateurs attentifs des rapports de force en présence et de l’opinion publique. On peut donc supposer que plus ou moins consciemment, les rédactions s’auto-régulent et ajustent la «surface» consacrée à chacun des candidats pour respecter non pas l’égalité, mais une relative équité conforme à l’impact qu’elles perçoivent des différents candidats dans l’opinion publique.

Dit autrement, cela pourrait donner: l’intelligence collective des journalistes qui ont suivi la campagne éléectorale dans ces 7 médias les a conduit à accorder aux candidats un espace rédactionnel proche de leur poids politique.

A moins que le vote des électeurs ne soit directement la traduction de la place accordée à chacun des candidats… Difficile à imaginer.

Dans ces périodes de contestation répétée de la légitimité des journalistes, voici peut-être un argument chiffré qui montre que, collectivement au moins, la profession n’est pas totalement à côté de la plaque.

Expérience de radio collaborative sur RFI

atelier.jpgChose promise, chose due. Voici quelques infos sur l’expérience de radio participative que je lance sur RFI. Ca s’appelle l’Atelier RFI.

Le projet est de réaliser une série d’émissions de 20 minutes (16 émissions qui seront diffusées cet été) consacrées aux usages quotidiens du web pour voir en quoi ils bouleversent (ou pas) notre vie quotidienne.

Dans cet atelier virtuel (un blog) les sujets des émissions vont être mis en discussion. Les reportages, les invités seront également sujets à débat.

Les version brutes des reportages et des interviews seront écoutables en ligne pour être commentés.

Et pourquoi pas, si certains internautes veulent proposer des éléments audio en rapport avec le sujet de l’émission, ils pourront le faire.

L’expérience est inspirée de Rough Cuts de la NPR (Nation Public Radio, le réseau de radios publiques des Etats-Unis) mais en poussant l’exercice un peu plus loin.

L’Atelier RFI est délibérement un laboratoire pour tenter d’explorer d’autres manières d’envisager la production d’émissions de radio.

Journalisme collaboratif: et si l’Afrique était en avance…

Kelly Nuxoll, relate sur NewAssignment.net (Open source radio in Africa), sa rencontre avec le Français Etienne Rougerie rédacteur en chef de Radio Okapi, la radio installée par l’hélvétique Fondation Hirondelle et les Nations unies en République démocratique du Congo.

rdc_okapi.jpgRadio Okapi travaille depuis des années dans une logique de journalisme collaboratif. En effet, compte tenu de la taille du pays et des difficultés de déplacement (absence ou mauvais état des infrastructures + conditions de sécurité), il n’est pas possible d’envoyer les reporters de Radio Okapi partout où il se passe quelque chose.

Dans ce contexte, lors des élections de l’été dernier, le réseau de correspondants locaux (« journalistes citoyens »?) mis en place par Radio Okapi a été mis à contribution pour collecter les résultats. A un moment où les deux camps qui se faisaient face proclamaient déjà leur victoire, la radio a été en mesure de donner une estimation des résultats très proche du résultat final qui a été validé plusieurs semaines plus tard.

Selon Rougerie, les enjeux sont assez simples pour les médias africains, particulièrement en Afrique de l’Ouest:

  • gagner une crédibilité
  • produire à coûts réduits
  • échapper à la censure et au contrôle politique

Selon lui, le système d’un réseau de correspondants locaux amateurs permet de gagner sur les trois tableaux. Et même si « les choses avancent lentement » en Afrique, Etienne Rougerie assure: « je suis venu ici pour apprendre le journalisme au Congolais. Finalement, c’est eux qui m’ont appris beaucoup de choses« .

Et si l’Afrique avait quelque chose à nous apprendre dans la mise en place du « journalisme citoyen »?

Assignment Zero: journalistes amateurs et professionnels au travail ensemble

Jay Rosen vient de poser la première pierre de l’expérience de collaboration de grande ampleur entre journalistes professionnels et amateurs (souvent qualifiés de « journalistes citoyens ») qu’il entend développer avec NewAssignment.net. En partenariat avec Wired il vient de lancer Assignment Zero.

Le premier projet consiste à réaliser une série de reportages, interviews, enquêtes sur le crowdsourcing, autrement dit la participation (bénévole ou faiblement rémunérée) des internautes à la production d’une entreprise, en particulier dans le secteur de l’information.

Le site propose une salle de rédaction virtuelle dans laquelle chacun peut proposer de travailler sur les sujets qui ont été définis par les journalistes professionnels de l’équipe de Assignment Zero. Il est également possible de proposer d’autres angles, de suggérer des interlocuteurs, de faire part de son expérience personnelle.

La salle de rédaction (newsroom) se divise en quatre parties.

  • Assignment desk (où sont listés les différents sujets sur lesquels on peut travailler)
  • The exchange (un forum de discussion)
  • The scoop (des infos sur l’avancée des travaux et la vie du projet; quelques « coups de pied au cul » ne sont pas exclus, prévient Lauren Sandler en charge de la gestion des journalistes amateurs)
  • Survey (un « sondage » en ligne sur les pratiques de crowdsourcing)

Pour participer (bénévolement) à l’expérience, il suffit de s’inscrire et de définir son champ de compétence (recherche d’infos, interview, écriture, édition, vérification [fact checking], design et multimedia).

Une fois que c’est chose faite, on peut passer en revue les sujets à traiter et proposer d’en traiter un ou plusieurs. Certaines tâches (assignment) sont ouvertes à tous pour un travail en commun; d’autres sont limitées à une personne seulement (c’est le cas des interviews à réaliser). Chaque inscrit dispose d’un espace personnel dans lequel il peut travailler et communiquer avec les autres « journalistes » du projet.

Le projet est lancé. L’expérience est audacieuse par son ambition. A suivre..

Journalistes, blogs citoyens, et après?

Le projet de plateforme de blogs coopératifs actuellement mûri par Libération (voir ce billet) constitue une tentative de réponse à l’actuelle déstabilisation des journalistes et des médias. Une initiative qui entre en résonance avec les propos tenus par Florence Aubenas dans l’excellente revue des 60 ans du CFJ intitulée « Journalisme, un métier à réinventer » (malheureusement, non disponible en ligne).

Les journalistes français n’ont pas fait leur révolution interne, comme les historiens l’ont fait avec l’école des Annales. Avant eux, étudier l’histoire c’était s’intéresser aux faits et gestes des rois, des reines ou des généraux. Ceux de l’école des Annales ont été les premiers à se pencher sur la société, à dire qu’il n’y avait pas de petite ou de grande histoire. Dans la presse, il nous faut faire cette révolution-là. Il y a un espace gigantesque à conquérir entre le journalisme institutionnel et le micro-trottoir. Le plus dramatique, c’est que personne en France n’oblige à écrire sur une chose ou sur une autre, c’est la vision du journaliste qui est elle-même institutionnelle.

Arrêtons d’écrire l’actualité des rois, écrivons celle du peuple, suggère Florence Aubenas. C’est là que les choses se corsent. La sociologie actuelle des journalistes français étant ce qu’elle est, on voit qu’il est difficile de rendre compte des réalités de la vie de certains quartiers de banlieue (à tel point que l’embauche d’un « fixer » à parfois semblé nécessaire à certains).

Si les journalistes s’avèrent incapables de rendre compte par eux-mêmes de la réalité quotidienne de pans entiers de la population, alors le blog peut sembler un bon moyen de restituer cette réalité. Depuis plusieurs années déjà, la BBC, notamment, publie les blogs de travailleurs humanitaires installés dans des zones inaccessibles aux journalistes. Inaccessibles, moins par les difficultés physiques qu’il y aurait à se rendre sur place, que par le manque d’enthousiasme des patrons de presse à financer des reportages coûteux sur des terrains peu « rentables ». Ce qui est vrai pour l’actualité internationale risque de le devenir pour l’actualité nationale.

Dans ce cas de figure, le rôle du journaliste revient, en amont, à faire le casting en sélectionnant le blogueur et, en aval, à éditer la prose pour qu’elle reste conforme à la ligne éditoriale du média qui la diffuse. Conséquence: la position du journaliste change profondément. Son rôle de médiateur entre ceux dont il parle et les lecteurs/auditeurs/télespectateurs disparaît. Ce rôle échoit alors au blogueur qui doit traduire la réalité des siens.

L’approche est intéressante mais elle est loin de résoudre toutes les questions. Si le journaliste est sans doute en mesure de justifier d’un savoir-faire technique dans le domaine de l’édition, qu’en est-il de sa légitimité à choisir ceux qui vont parler au nom d’une communauté, d’un groupe professionnel, d’un quartier?