Le blog accueille aujourd’hui une contribution de David Servenay, journaliste et cofondateur de la Revue dessinée. David a des idées pour l’avenir de Libération, surtout depuis qu’il a lu la dernière interview de Johan Hufnagel de Libé, nouveau patron-bis de la rédaction au coté de Laurent Joffrin, qui affirme que « le papier n’est plus la priorité de Libération ».

Si j’ai bien compté, cela fait plus de dix ans que Libération est en crise. Crise des lecteurs, de moins en moins nombreux, crise des journalistes, désarçonnés par le web, crise des actionnaires, obligés de renflouer constamment un tonneau qui ne cesse de se vider. Du coup, Libé est entré dans la catégorie des entreprises de presse vouées à disparaître, faute de se transformer en profondeur pour s’adapter à la révolution numérique.

Qui a parlé contenu, usage, ligne éditoriale ?

Cette menace, longtemps perçue comme virtuelle, s’est brutalement incarnée au printemps dernier avec la perspective de faire muter le quotidien en déclinaisons de marque, ultime forme de la marchandisation d’un titre. Dans ces débats, qui a parlé contenu, usage, ligne éditoriale ? Personne ou presque. Il est donc assez réjouissant de lire ce mercredi le « numéro 1 bis », Johan Hufnagel, parler contenu, web first… etc. Il en a les qualités et l’expérience, avec l’aventure menée à Slate.fr.

Le long qui dure, plutôt que le court périssable

Capture d’écran 2014-08-27 à 19.25.44Libé est donc en crise permanente et pourtant, il y a bien des solutions en vue. Pour la deuxième année consécutive, le journal a connu un très bon été en terme de diffusion : en moyenne, plus de 10 000 exemplaires vendus en juillet-août par rapport aux ventes habituelles le reste de l’année. L’explication est simple : pendant les vacances, les lecteurs ont le temps de lire… un contenu de qualité. Laissez-moi vous raconter une anecdote de vacances. Le 14 août, de retour de randonnée dans les Alpes, j’attrape à la maison de la presse de Chamonix une poignée de journaux, dont Libération, que je commence à lire dans le train, en commençant par la fin. De longs articles, une belle enquête, un vrai plaisir de lecture et d’information.

J’ai lu un journal vieux de 15 jours sans m’en rendre compte

En remontant le fil du journal, vers les pages actualité, je finis par m’apercevoir que je tiens entre les mains l’édition du… 31 juillet ! Passé le fou-rire de constater que l’on peut être sérieusement déconnecté de l’infosphère, cette découverte m’a confirmé dans l’idée que les quotidiens n’ont plus rien à nous apprendre… du quotidien. Et d’ailleurs, en temps normal, je ne m’informe plus par le support papier, étant abreuvé comme tout le monde par le robinet à eau tiède de l’info (radio, TV, réseaux sociaux, web, alertes smartphone…). La seule plus-value éditoriale d’un journal papier réside désormais dans sa capacité à me surprendre -par l’originalité des sujets traités- et à me proposer un traitement riche, en longueur, avec du sens et un bon travail d’édition.

Deux quotidiens par semaine

En clair, si « le papier n’est plus la priorité de Libération » comme le souligne Hufnagel, alors tirez-en toutes les conséquences ! Passez, par exemple, de six à deux éditions papier par semaine : cela vous coûtera moins cher, mais pourrait aussi vous rapporter beaucoup plus en développant un vrai site, satisfaisant pour vos lecteurs et qui génère des revenus. Deux Libés papier par semaine, avec uniquement du long, du dense, de la qualité : j’achète. Le reste du temps, je serai aussi un client assidu du site, mais là-encore, pas pour avoir l’eau tiède que je trouve partout ailleurs. Au contraire.

Soyez bonapartiste !

Sur le Web, je veux une autre expérience, une autre approche, une différence qui justifie mon besoin d’informations. Tout cela, les pros de l’Internet comme Johan le savent très bien ; et l’équipe de Libé a certainement les moyens d’y apporter une réponse originale. Bref, si vous ne voulez pas finir au cimetière de la vieille presse du XXe siècle, soyez un peu bonapartiste (Laurent, tu ne le regretteras pas) : osez la nouveauté.

Précision : je ne connais pas personnellement les deux numéros 1 du journal, je ne postule à rien et, souvent, je ne suis pas du tout en accord avec les idées de Libération. Mais comme lecteur, ça me dérangerait de vous voir disparaître du paysage de la presse française.

Bon courage

PS : pour tirer les leçons d’un exemple de transition numérique brutale et audacieuse, allez voir l’histoire du Christian Science Monitor