Les journalistes usent leurs semelles et Google use les journalistes

La rencontre avec l’équipe de Rue89 m’a remis en mémoire cet article de Peter Wayner (mars 2006) qui se penche sur l’impact d’internet (et de Google à titre emblématique) sur la création de valeur dans les médias. Il rappelle que l’économie des médias (en terme de coûts) a toujours reposé sur la vente simultanée d’informations couteuses à produire et d’autres qui ne le sont pas. Un journal, par exemple, propose un reportage en Irak (très couteux) et les cours de la bourse, les résultats sportifs ou les programmes télé (peu couteux).

Cet équilibre est remis en cause par le web qui permet d’accéder uniquement à un type d’information précis. Des sites de sports donnent tous les scores, des sites boursiers donnent tous les cours, etc.

Question: comment financer le reportage en Irak? Faute de réponse, on essaye de multiplier les commentaires d’internautes sur la guerre en Irak ou publier des blogs de soldats (deux activités peu couteuses).

Google ne fait qu’accélérer le phénomène en permettant de chercher directement les vidéos, les photos, les articles sans en passer (sauf pour le texte) par le site du média qui les a produits.

Conséquence pour les médias traditionnels: ils tentent de retrouver sur le Net l’audience perdue par le média traditionnel (et certains y parviennent) mais en terme de revenus publicitaires un internaute vaut beaucoup moins qu’un lecteur par exemple.

D’où la conclusion de Peter Wayner, « si internet ne paye pas la semelle qu’usent les journalistes » sur le terrain pour produire une information originale alors ils seront de moins en moins nombreux à user leurs semelles.

D’autant que si certains médias font payer leurs informations, c’est en partie peine perdue dans la mesure où ces articles ont bien souvent été piratés et sont mis en ligne gratuitement par d’autres sites qui n’ont pas grand-chose à craindre des foudres de la justice. Des sites de copieurs que Google permet de les retrouver facilement.

Pour créer un système viable, Peter Wayner fait plusieurs propositions:

  • Que les moteurs de recherche présentent leurs résultats en trois colonnes (l’information gratuite, l’information payante et la pub). Une manière de ne pas défavoriser ceux qui font payer et qui sont mal référencés
  • D’ajouter dans les algorithmes des moteurs de recherche un indice pénalisant les copieurs (sans porter atteinte au droit de citation). Une piste que Google est apparemment en train d’explorer.
  • De modifier les ratios de partage des revenus publicitaires entre Google et les éditeurs qui publient les pubs Google.
  • De multiplier les formats publicitaires
  • De développer le micro-paiement en ligne pour permettre d’accéder à l’information payante (article par article) sans en passer par un abonnement à un site d’information.

Faute de ce rééquilibrage, les sites d’information n’existeront plus que s’ils trouvent quelqu’un pour financer une activité non rentable, redoute Peter Wayner. Ceux qui seront prêts à perdre de l’argent de la sorte y auront un autre intérêt et au lieu du pluralisme et de la liberté de l’information tant vantés avec l’avènement du web, c’est peut-être le contraire qui se produira.

Qu’en pensez-vous?

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  • Philippe Couve

    Les temps sont aux r/évolutions dans l'écosystème des médias. Après avoir rendu compte de ces r/évolutions dans l'Atelier des médias sur RFI, l'heure est venue pour moi d'y prendre une part (encore) plus active.

    Consultant, formateur, enseignant et blogueur, j'accompagne journalistes, médias, entreprises et collectivités vers une meilleure compréhension du web et des réseaux sociaux.

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